L’axe de la Terre

L’axe de la Terre

Champs-sur-Marne - SItuationEn mai 2017, cela fera 25 ans que l’Axe de la Terre, œuvre du sculpteur franco-polonais Piotr Kowalski, trône à la Cité Descartes et en constitue le symbole. Mais quelle est sa signification ? Pourquoi et comment est-elle arrivée là ? Une histoire où il est question, entre autres, de parc de Noisiel, de Paul Valéry et de pôle Nord…

 

Tout commence le 10 mai 1981. A 19h59 et des brouettes, Jean-Pierre Elkabbach et Étienne Mougeotte sortent les rames sur antenne 2 pour meubler quelques secondes d’un suspense incandescent. A 20h tout pile, le visage du vingt-et-unième président de la République fraîchement élu apparaît grâce à une animation digne des plus grands blockbusters hollywoodiens : c’est François Mitterrand ! Son ambition de « changer la vie, ici et maintenant » se traduira dans le domaine culturel par une volonté de (ré)insérer la création artistique dans la vie quotidienne… jusqu’à transformer l’espace public en musée à ciel ouvert. Dès 1983, un vaste programme de commandes d’œuvres d’art est ainsi lancé, avec pour objet l’un des thèmes les plus traditionnels de l’art public : l’hommage aux grands hommes. C’est dans ce cadre qu’en 1984, il est proposé au sculpteur Piotr Kowalski de réaliser un monument en hommage au poète Paul Valéry dans sa ville natale : Sète. Conformément à sa démarche artistique antérieure, l’artiste imagine un monument qui rend hommage, non pas à l’homme, mais à ses idées, et élabore un projet autour de la création d’un « lieu urbain, un jardin, un enclos, une île de méditation et de jeu dans la ville (…) à l’antipode de la statuaire« [1]. Seulement voilà, cette proposition peu conventionnelle ne convient pas à la ville de Sète. On envisage alors de l’installer dans le parc de la Villette, mais la ville de Paris n’y est pas plus favorable. Pour sortir de l’impasse, la délégation aux arts plastiques du Ministère de la Culture et de la Communication propose alors le projet au Syndicat d’Agglomération Nouvelle (SAN) de Marne-la-Vallée / Val Maubuée (qui regroupait à l’époque les communes de Champs-sur-Marne, Croissy-Beaubourg, Emerainville, Lognes, Noisiel et Torcy), qui l’accepte. Reste à lui trouver son emplacement précis…

Parc de Noisiel…

C’est ainsi que « par un bel après-midi d’automne« [2] 1985, Piotr Kowalski arpente le Val Maubuée à la recherche du site idéal. Parmi plusieurs places et quartiers, deux localisations lui sont plus particulièrement proposées pour établir son œuvre : le parc de Noisiel et la Cité Descartes. Le premier nommé fait l’objet depuis quelques années d’un alléchant projet culturel. Dès 1979, Jean-Philippe Lecat, ministre de la Culture et de la Communication, envisage en effet d’y implanter un musée de la sculpture en plein air, consacré essentiellement à l’art contemporain, mais où l’on trouverait également des œuvres « de la gaule proto-historique, des cyclades, de l’Afrique noire… » ou encore des Rodin, Picasso et Brancusi[3] ! L’idée est reprise par son successeur, Jack Lang, qui doit même annoncer, le 6 juillet 1982, à l’occasion d’une visite à la dixième biennale internationale de sculpture contemporaine qui s’y tient, la création du « premier musée national de sculpture en plein air de France« , dans ce même parc de Noisiel. Musée qui serait entièrement financé par le ministère[4] ! Mais finalement, en 1982, on ne vit ni Jack Lang, ni musée. Et si, en 1984, le projet reste d’actualité, il sera par la suite progressivement abandonné, faute de moyens.

… ou Cité Descartes ?

Maquette axe de la Terre
Axe de la Terre – Maquette 1985

La Cité Descartes, elle, n’est encore qu’une vaste étendue presque nue, couverte de prairies et de bois, où n’émerge alors qu’un seul corps de bâtiment : la ferme de la Haute maison. Mais là aussi, un projet s’esquisse. S’il s’agissait, jusqu’en 1981, d’y implanter un parc à thème (!), l’arrivée de la gauche au pouvoir change la donne et la destination de la zone. Il s’agit désormais d’y bâtir une cité scientifique qui porterait en elle une ambition clairement affirmée : devenir le futur technopole scientifique de l’Est parisien. Celle que l’on nomme déjà « Cité Descartes » est d’ailleurs qualifiée de « priorité reconnue » par le premier ministre Pierre Mauroy en 1983[5]. Si on ne parle pas encore d’y implanter une université, on prévoit déjà d’y trouver l’école d’ingénieurs ESIEE, l’École nationale des sciences géographiques (ENSG), l’École nationale des Ponts et Chaussées (ENPC) ou encore le centre de formation de l’entreprise d’informatique Bull. Et pour bâtir ce qui sera un haut lieu de l’architecture et de la technologie, de grands noms sont évoqués : Renzo Piano, Bertrand Bonnier, Dominique Perrault… Piotr Kowalski a donc le choix entre l’histoire, le vestige, l’atmosphère, un projet culturel qui s’essouffle d’une part, et le futur, la promesse, l’innovation incluse dans un projet d’aménagement qui prend forme de l’autre. Il n’hésite pas : ce sera la Cité Descartes !

Sur… un rond-point ?!

Mais où, dans ces 123 hectares encore largement vierges, installer son projet d’hommage à Paul Valéry ? Pour le déterminer, Piotr Kowalski se rapproche de Pierre Riboulet, Bertrand Bonnier et Dominique Perrault, futurs maîtres d’œuvre de l’IFU (Institut Français d’Urbanisme), du centre de formation de Bull (aujourd’hui le bâtiment Copernic de l’Université) et de l’ESIEE, pour cerner avec eux l’emplacement idéal. Et contre toute attente il choisit… le centre d’un giratoire ! L’artiste s’en expliquera quelques années plus tard : « j’ai choisi un des ronds-points de la Cité Descartes, puisqu’il faut, semble-t-il aujourd’hui, occuper ces non-lieux que sont les ronds-points. Je préférais ce nulle part à quelque part.« [6]

Cité Descartes 26-07-92---photo-ign
Cité Descartes – 26/07/1992 photo © IGN

Un nulle part néanmoins soigneusement choisi, à la convergence des trois principaux axes urbains du futur quartier et en face du futur bâtiment de l’ESIEE dont l’architecture, qui épouse partiellement la place, séduit Piotr Kowalski. Soucieux d’associer étroitement l’œuvre à son environnement immédiat, Kowalski interroge Dominique Perrault, architecte de l’ESIEE, en vue de connaître sa propre vision de la place. « (elle) doit (…) avoir un volume, faire écran et être en même temps un lieu d’absence pour le piéton : lieu interdit, tel l’écueil en mer signalé de loin au marin par un phare pour éviter le danger. Cette place a également une vocation de repère dans la cité.« [7] Volume, vide, repère : les concepts se dessinent… et l’œuvre s’émancipe progressivement de la commande initiale.

De l’hommage à Paul Valéry à l’emblème de la Cité Descartes

Car si, jusqu’à présent, la commande n’a pas bougé d’un iota, le projet imaginé par Piotr Kowalski, lui, évolue. Ancien étudiant en biophysique et en mathématiques au prestigieux Massachussetts Institut of Technologies (MIT), l’artiste a toujours interrogé les liens entre art et technologie dans ses œuvres. En s’implantant à la Cité Descartes, il tient un lieu idéal, faisant écho à ses propres réflexions sur la prééminence des sciences dans nos sociétés. L’opportunité est trop belle de créer, ici, au cœur d’une cité qui reflètera l’excellence de la recherche, une œuvre en symbiose avec son environnement. Du coup, le projet de réaliser un hommage à Paul Valéry, selon la commande initiale qui lui a été faite, s’éloigne peu à peu, remplacé par l’ambition de créer un marqueur, un signal de la Cité Descartes, signe de son identité, emblème de son excellence. On est ainsi bien loin de l’hommage à Paul Valéry lorsque Hervé Cividino, architecte de l’opération, explicite la fonction de l’œuvre : « un objet dont la fonction primaire est d’établir un signal tout en créant un lieu dans la Cité Descartes. Dénudé de la fonction d’abris, le monument est un objet urbain, un élément de structuration de l’espace mettant en évidence non pas la pureté de son architecture « disparaissante » mais la relation qu’il établit avec son environnement, notre élément premier : la planète Terre. » Piotr Kowalski lui-même expliquera ainsi le cheminement de sa pensée : « Il fallait que je trouve un thème pour ancrer ce non-lieu, lui trouver des racines, ramener les gens, les habitants-spectateurs, les étudiants d’ESIEE-spectateurs sur Terre. D’où « l’axe de la Terre », cet être immobile et tournant, abstrait et le plus concret de notre globe terrestre« [8].

L'axe de la terre - Cité descartes

Une seule terre !

Plutôt qu’un hommage à Paul Valéry, Piotr Kowalski souhaite ainsi réaliser une œuvre mettant en évidence l’invisible, la rotondité de la Terre, en matérialisant son axe de rotation. Sur cette base, il dessine, fin 1985, un premier projet : un long tube en inox, parallèle à l’axe de la Terre, fiché au centre d’un cercle incliné qui s’élève au Sud et s’enfonce au Nord. Une proposition spectaculaire qui va sensiblement évoluer, en reprenant certains éléments d’un autre projet mené parallèlement par le sculpteur…
Car en effet, alors qu’il planche sur son axe de la Terre à la Cité Descartes, Piotr Kowalski répond, en 1986,  à un concours lancé par l’association française d’action artistique à l’occasion du centenaire de la Statue de la Liberté. Ouvert aux seuls sculpteurs français, il consiste à réaliser une œuvre pour le Liberty State Park, situé à deux brasses de Liberty Island où s’élève la fameuse statue. Piotr Kowalski imagine alors une œuvre qui rappelle fortement son projet en cours pour la Cité Descartes : un tube de 22 mètres de long, parallèle à l’axe de la Terre ! Intitulé « Une seule terre« , le projet rapproche le symbole de la Statue de la Liberté avec « la conscience universelle grandissante que nous tous, l’humanité, vivons sur un petit, unique et fragile globe. Et il semble qu’il n’y ai aucune tâche plus urgente que d’aider à préserver cette terre pour les générations futures.« [9] Retenu par le comité artistique, le projet ne verra finalement pas le jour, faute de financements, mais certains principes seront repris dans la version finale de l’Axe de la Terre à la Cité Descartes, notamment son socle, légèrement incurvé et non plus incliné. Au-delà de ces éléments convergents, on retient la symbolique : par le message qu’elle sous-tend, l’œuvre porte en elle un message écologique de préservation de la planète, à une époque où elle cette préoccupation peine à se faire une place dans le débat public.

Axe de la Terre - Inauguration
Inauguration de l’Axe de la Terre

Un message écologiste ?

Alors l’Axe de la Terre, qu’est-ce ? Ni cadran solaire ni aiguille à tricoter, il s’agit d’un dard effilé de trente-deux mètres cinquante d’inox poli, fiché dans un sol en basalte, une roche volcanique produite par le refroidissement des remontées de lave à la surface de l’écorce terrestre. Pavé de cette lave noire craquelée issue de sites volcaniques du Massif central disposée sur une plate-forme circulaire de 22 mètres de rayon, le sol se soulève en vagues concentriques, comme s’il avait été heurté de plein fouet par une comète dont l’axe serait la traînée figée. Orienté selon un angle de 48°51’, l’oeuvre désigne de son long profil argenté l’étoile Alpha de la Petite Ourse, également appelée Polaris, notre actuelle étoile polaire, autour de laquelle tournent les constellations de l’hémisphère nord. Celle-ci, du fait de son alignement quasi parfait avec l’axe de la Terre, semble constamment immobile, alors que les autres étoiles et constellations poursuivent inlassablement leur course autour d’elle tout au long de la nuit. C’est par conséquent la seule étoile qui ne se couche jamais, la seule que vous ne verrez jamais depuis l’hémisphère sud. En d’autres termes, c’est le pôle nord céleste. Son installation au centre d’un rond-point accentue sa symbolique : piétons, automobilistes, tournent autour de l’Axe de la Terre, comme la Terre tourne autour de son axe.

Attraction terrestre

Ainsi, au-delà de sa beauté plastique, l’œuvre délivre un message et éveille l’attention sur un fait avéré et pourtant si difficilement palpable : « nos vies se déroulent à la surface d’un astre sphérique, animé d’un mouvement de rotation sur lui-même couplé à un second mouvement, de révolution orbitale, autour du soleil. (…) Avec une exemplaire économie de moyens, (Piotr Kowalski) invite simplement à lever la tête et à réactiver un savoir assoupi : le sol, apparemment stable sous nos pieds n’est pas immobile, tout bouge et change alentours (…). La terre n’est pas le centre du monde, ni le soleil ni l’étoile polaire ; ils bougent, tout bouge ; il n’y a pas de différence entre le ciel et la terre.« [10]

Pour Oriane Villatte, qui a consacré sa thèse à l’artiste, il s’agit là de « l’une des œuvres urbaines les plus réussies de Piotr Kowalski. (…) Elle relève le défi qu’il s’était lancé aux commencements de ce projet : « parler du monde et ne pas raconter des histoires symboliques« [11].

Notes
[1] Note de l’artiste, cité in Piotr Kowalski, l’artiste chercheur et ses outils d’art, thèse d’Oriane Villatte, décembre 2013.
[2] Selon les termes de la Chronique d’une commande publique en Île-de-France, mai 1992.
[3] Recommandations soumises au ministre de la Culture et de la Communication le 30 mars 1979.
[4] Val Maubuée n°22, juin 1982
[5] Clément Orillard, Antoine Picon (dir.), De la ville nouvelle à la ville durable : Marne-la-Vallée, 2012.
[6] Cité in Piotr Kowalski, l’artiste chercheur et ses outils d’art, thèse d’Oriane Villatte, décembre 2013
[7] Chronique d’une commande publique en Île-de-France, mai 1992
[8] Intervention dans le cadre des rencontres de Marne-la-Vallée, Vers une nouvelle culture urbaine, Paris, Altamira, 1993, cité in thèse d’Oriane Villatte.
[9] Extrait de la présentation du concept par l’artiste, cité in thèse d’Oriane Villatte.
[10] Chronique d’une commande publique en Île-de-France, mai 1992
[11] Piotr Kowalski (1993), cité in thèse d’Oriane Villatte