La cité ouvrière Menier

La cité ouvrière Menier

Noisiel - SituationSuccédant en 1853 à son père Antoine-Brutus à la tête de la pharmacie-chocolaterie familiale qu’il avait implantée sur les bords de Marne à Noisiel en 1825, Emile-Justin Menier abandonnera dès 1867 l’activité pharmaceutique pour orienter l’usine vers la seule production de chocolat : depuis l’invention de la tablette en 1836, les perspectives de croissance de ce marché lui semblent en effet très prometteuses.

Alors qu’il acquiert en 1862 plusieurs milliers d’hectares au Nicaragua pour y développer ses propres plantations de cacao, Emile-Justin se trouve bientôt confronté à un double écueil : attirer de nouveaux employés pour accroître le niveau de la production, et les inciter à vivre à proximité de l’usine pour mieux les fidéliser.

Un projet à caractère social

C’est pourquoi il entreprend de faire construire, dès 1861 sous la maîtrise d’ouvrage de son architecte Jules Saulnier, des réfectoires, une mairie-lavoir et une première salve de logements destinés à ses ouvriers ; le nombre d’employés passe de 21 en 1853 à 200 en 1865.
Emile Menier s’avère un patron intéressé mais philanthrope. Sans doute imprégné du courant de pensée hygiéniste qui gagne la société française du milieu du 19e siècle à la suite des travaux de Louis Pasteur, il se montre également sensible aux valeurs sociales et souhaite sincèrement améliorer les conditions de vie de son personnel.
Elu maire de Noisiel en 1871, il acquiert progressivement toutes les terres de la commune. Il envoie alors son fils Gaston et son ingénieur-architecte Jules Logre en Angleterre pour étudier des expériences d’habitat ouvrier, dans l’optique de bâtir à Noisiel une cité ouvrière modèle.

La cité ouvrière sort de terre

Placés sous la direction de Jules Logre et de son fils Louis, mais aussi des architectes Jules Saunier et Adrien Fauconnier, les travaux s’engagent en 1874 sur un terrain de 30 hectares à l’écart de l’emplacement de l’ancien village, progressivement détruit pour agrandir l’usine. Les plans de cette cité s’articulent autour de trois rues parallèles de 600 mètres de long et d’une grande place autour de laquelle seront implantés commerces et bâtiments publics.

66 petites maisons en briques aux plans de construction rigoureusement identiques seront disposées en quinconce le long des rues afin d’éviter les vis-à-vis et d’assurer une bonne circulation de l’air et de la lumière. Chacune d’elle est composée de deux logements indépendants de 64 m², comprenant deux chambres, une cuisine et un séjour, ainsi qu’un appentis extérieur pour les toilettes et un jardin de 300 m² destiné au potager.

L’eau courante n’arrive pas dans les logements mais des fontaines sont installées dans les rues tous les 45 mètres. Des pavillons en cœur de parcelle regroupent quant à eux 4 logements et autant de jardins potagers. Seules les maisons d’angles, plus cossues, plus grandes et réservées aux employés et ingénieurs, disposent d’une pierre à évier en guise de cabinet de toilette.

Les logements sont loués exclusivement au personnel de l’usine qui ne peut en devenir propriétaire ; en quittant son emploi, l’employé doit laisser son habitation. Le montant du loyer est l’équivalent de deux à six journées de travail, selon le grade de l’employé. Les rues seront enfin plantées de tilleuls pour agrémenter l’esthétique de la cité, dont la qualité d’ensemble sera récompensée lors de l’Exposition universelle de 1878. Jusqu’en 1911, 85 maisons seront ajoutées ; au total, ce sont 311 logements qui seront construits, couvrant un espace de 20 hectares.

La marque d’un patron philanthrope

Le premier édifice public à ouvrir ses portes en 1876 sera l’école de filles et de garçons ; Emile Menier la veut gratuite, laïque et obligatoire pour les enfants d’ouvriers de son usine, ce cinq ans avant l’adoption des lois Ferry. Elle sera suivie par l’ouverture de magasins d’approvisionnement. À sa mort en 1881, ses fils Gaston, Albert et Henri reprennent les rênes de l’usine et poursuivent le développement de la cité. Avant 1890, un service médical, deux hôtels-restaurants et des réfectoires pour les ouvriers de la chocolaterie sont construits autour de la place des écoles.
Dans l’organisation de sa cité, Emile Menier traduit ses engagements politiques et idéologiques. L’école, symbole de l’élévation de la condition ouvrière, est ainsi située au centre de la principale place de la cité, tandis que l’église – dont l’industriel a pourtant financé la construction – est laissée à l’extérieur du nouveau quartier. Néanmoins, c’est avant tout l’usine qui reste le pivot de la cité et autour de laquelle tout est organisé. La figure du patron est centrale, comme le montre l’inauguration en 1898 de la statue d’Émile-Justin Menier devant les écoles.

En 1963, l’usine, en liquidation, cède les logements, alors en mauvais état, à un promoteur qui les revend à l’unité.